Mercredi 17 février 2010 3 17 /02 /Fév /2010 00:00

André des Bordes : épisode de l'histoire des sorciers en Lorraine


Des Bordes avait été, aussitôt après son arrestation, enfermé dans un des cachots des tours Notre-Dame, puis transféré dans un autre plus solide que le premier. Toutes les mesures avaient été prises pour rendre une évasion impossible, ainsi que l’attestent plusieurs mémoires d’ouvriers : le prisonnier eut les fers aux pieds et aux mains, et, outre le geôlier ordinaire, on lui donna plusieurs gardiens sur lesquels on pouvait compter.

 

Pendant ce temps, les commissaires délégués s’occupaient activement de la tâche qui leur était confiée ; des enquêtes avaient lieu de tous côtés : à Toul, Bar, Lisle-en-Rigault, Gondrecourt, Bourmont, Saint-Mihiel, Pont-à-Mousson, etc. On était allé chercher de toutes parts des témoins, et il paraît qu’on avait fini par en réunir un grand nombre, à en juger par les frais qu’occasionna cette partie de la procédure.

 

Deux femmes, que j’ai déjà nommées, Esther Hardouin et Jacqueline Royer, avaient été arrêtées comme complices des œuvres diaboliques imputées à l’accusé, et on leur avait arraché, sans doute, l’aveu de ce crime, car la première fut exécutée comme sorcière quelque temps après des Bordes.

 

Des chirurgiens avaient été appelés pour constater si ce dernier ne portait pas sur le corps quelqu’une des marques que le démon imprimait à ceux qui étaient en rapport avec lui. Une première opération de ce genre avait eu lieu le 24 décembre, par les soins du sieur du Mesny, chirurgien ordinaire du feu duc Henri. Elle fut renouvelée plus tard, à l’assistance du chirurgien Thielleman, au château de Condé.

 

Les procès-verbaux des dépositions des témoins entendus dans cette affaire, n’ayant pas été conservés, on ne sait rien autre chose à cet égard que ce qui a été recueilli par les historiens ; mais ces détails, quoique bien incomplets, suffisent pour faire apprécier la valeur des accusations sur lesquelles fut basé l’arrêt qui condamna au dernier supplice le favori disgracié de Henri II .

 

Habile à tous les exercices du corps, des Bordes était, à ce qu’il paraît, d’une agilité surprenante. Des témoins racontèrent qu’ils lui avaient vu faire des tours de force et de souplesse qui auraient été impossibles sans l’assistance du démon. Il fut chargé d’avoir jeté des sorts à plusieurs personnages pour s’en faire bien venir, entre autres au feu duc Henri. Les faits rapportés en preuve de son pouvoir surnaturel étaient fort étranges : les uns prétendaient qu’en leur présence, il avait commandé à des figures de tapisserie de faire la révérence, et qu’elles lui avaient aussitôt obéi ; les autres se rappelaient qu’il avait une fois tiré un dîner à plusieurs services d’une toute petite cassette à compartiments, qu’il portait sous le bras ; ou bien qu’ils l’avaient vu, monté sur un tonneau, s’en servir en guise de monture. Il se trouva des gens pour raconter qu’un jour, à une partie de chasse, le duc Henri prenant son repas en plein champ, non loin d’un lieu où il y avait trois cadavres de pendus attachés à des potences, sur un signe de des Bordes, les pendus étaient venus servir le duc à table, après quoi ils avaient été se remettre la corde au cou. Un des témoins raconta qu’ayant rencontré Racinot hors de la porte Notre-Dame et lui ayant dit qu’il voudrait recevoir du pied au derrière et se trouver transporté dans son lit, la chose était arrivée comme il en avait exprimé le désir.

 

J’ai déjà dit qu’une femme avait, en 1622, accusé des Bordes de l’avoir rencontré au sabbat ; il est probable que d’autres témoins renouvelèrent des accusations de ce genre. Ce qui est certain, c’est qu’après la mort même de ce malheureux, et sans doute pour excuser ses bourreaux, on inventa contre lui des calomnies qui seraient ridicules si de semblables allégations n’avaient pas servi de prétexte à sa condamnation. Un écrivain qui a recueilli tous les actes de la Providence en faveur de Charles IV, raconte, en parlant de des Bordes et de Melchior La Vallée, que ce prince, à une demi-lieue de Saulxures, « tomba sept fois par les sorts des sorciers » sans se faire aucun mal.

 

On ignore ce que des Bordes répondit aux imputations dirigées contre lui ; il est présumable qu’il nia d’abord, mais qu’ensuite, brisé par les douleurs de la torture, il finit par s’avouer coupable de magie ; c’est du moins, ce que disent les mémoires du temps.

 

L’arrêt qui le condamna, et dont le texte nous a été conservé, mérite d’être reproduit ; il est ainsi conçu :


« Vu par nous, juges députés par S.A., le procès criminel extraordinairement instruit à requête du Sr procureur-général de Lorraine, demandeur en réparation du crime de magie, contre Abraham Racinot, vulgairement appelé André Desbordes, seigneur de Gibaumé, gouverneur de Sierck, etc., ci-devant premier homme de chambre de feue S.A., accusé, défendeur et prisonnier pour ledit cas ; savoir l’information faite contre ledit Desbordes, par les Srs Me eschevin et eschevins de Nancy, le dernier jour d’octobre 1624, les auditions d’Ester Hardouin et Jacqueline Royer, faites devant les mêmes juges ; commission de prise de corps par eux décernée contre ledit Desbordes, le 14 novembre suivant, exécutée le même jour ; les Commissions de S.A., des 20 et dernier dudit mois de novembre, qui portent notre délégation pour instruire et juger souverainement ; auditions des témoins des 2, 3, 5, 9, 11, 12, 14, 16, 17, 18, 19, et 20 décembre audit an ; auditions personnelles dudit Desbordes, des 7, 11, 12, 13 et 17 dudit mois de décembre ; les recollement et confrontations des témoins audit Desbordes, du 7 décembre et autres jour subséquents ; les conclusions préparatoires dudit procureur, à fin de razement, visitation et sonde dudit Desbordes, pour reconnoître s’il avait sur son corps quelques marques insensibles et diaboliques ; le jugement intervenu sur lesdites conclusions, … le rapport des chirurgiens qui firent en notre présence la visitation et reconnoissance desdites marques ; autres informations par nous faites audit Nancy, les 4, 7, 8, 10, 11, 14, 17, 18, 20, 21 et 22 janvier, année présente 1625 ; interrogatoires et réponses dudit Desbordes, des 8, 9, 10, 11 et 18 dudit mois ; diverses autres informations faites ez lieux et villes de St-Mihiel, Bar, Toul, Pont-à-ousson et Bourmont ; les recollements et confrontations des témoins audit Desbordes, des 7 et 8 janvier et autres jours suivans, le procès-verbal fait par les Srs députés à la confection du procès de Charles Poirot, du 7 avril 1622, contenant l’accusation d’Anne Marie, condamnée pour crime de sortilège à l’encontre dudit Desbordes qu’elle a dit et soutenu avoir connu au sabbat, tant avant que pendant la question, et encore depuis étant attachée au poteau, sur le point de son exécution ; les conclusions définitives dudit Sr procureur, avec tout ce qui était à voir et considérer au contenu de l’inventaire des pièces réglées par ordre de lettres de l’alphabet jusques au P 4e inclusivement, même les avis et copie de sentences mises en nos mains de la part dudit Desbordes.


Nous, faisant droit sur ledit procès, avons déclaré et déclarons ledit Racinot (par supposition de surnom appelé Desbordes) pleinement atteint et convaincu du crime de magie ; d’avoir, par actes et œuvres magiques et diaboliques, donné plusieurs sortes de maléfices à plein mentionnés au procès, pour punition et réparation desquels l’avons condamné et condamnons à être attaché et étranglé par l’exécuteur de haute justice à un poteau qui sera dressé à cet effet au lieu ordonné pour le supplice, et son corps mortard, brûlé et réduit en cendres. Déclarons ses biens acquis et confisqués à qui il appartiendra, sur iceux pris au préalable les frais raisonnables de justice ; et ordonnons qu’avant l’exécution il sera applique à la question tant ordinaire qu’extraordinaire, pour, au détroit d’icelle, être enquis sur les fais de ses complices et certains cas résultans du procès, interrogatoires et réponses, et de tout être dressé procès-verbal, pour servir ce que de raison. Singé N. Gondrecourt, B. de Bloise Amblemont, C. de Harcoul, Sarrazin et Barrois. Prononcé audit Debordes en une chambre du château de Condé, le 28 janvier 1625, par Fr. d’Autrey, greffier. »

 

L’exécution eut lieu aussitôt après le prononcé de la sentence. Plusieurs ecclésiastiques étaient venus assister le condamné à ses derniers moments et parmi eux on remarque « le père Mataincourt » c’est-à-dire le Bienheureux Pierre Fourier lui-même. Quelle circonstance avait amené le saint prêtre à se charger de cette douloureuse mission ? C’est ce qu’on ignore ; mais cette particularité, inconnue de tous les biographes, m’a paru mériter d’être signalée.


Un écrivain moderne, racontant les assassinats juridiques dont Charles IV souilla les premières années de son règne, fait ces réflexions, qui sont malheureusement trop vraies : « Nous voudrions pouvoir dire que l’opinion publique s’émut, en Lorraine, de ces vengeances insensées, mais rien ne le prouve : elles étaient trop conformes aux mœurs du temps pour choquer alors personne. Les écrivains contemporains, et ceux même du dernier siècle, en parlent avec une égale indifférence : « Un certain chantre » dit le P. Vincent, mentionnant le supplice de Melchior La Vallée et faisant allusion à celui de des Bordes, « un certain chantre fut aussi par après chargé de pareilles ordures ; mais il fut lavé dans un cent de fagots, et c’est assez dire de lui.

Le marquis de Beauvau s’apitoie médiocrement sur leur sort : « je ne m’arrête, dit-il, à toucher l’exemple de ces deux malheureux, que pour faire voir que rarement le successeur d’un autre prince conserve-t-il quelque affection pour ceux qui ont eu trop de part en ses bonnes grâces, et que les favoris qui leur succèdent cherchent toujours les moyens de les écarter ou de les perdre absolument s’il y a la moindre prise sur leurs départements, plutôt que de les souffrir charitablement près de la personne du prince ; lequel aussi, pour l’ombrage qui a préoccupé du vivant de son prédécesseur qu’ils n’étoient que dans ses intérêts, et pour la crainte qu’ils ne luy nuisent encore après sa mort, ne peut vaindre la hayne, ou du moins l’aversion enracinée qu’il en a conçuë dans le cœur. »


Dom Calmet, beaucoup moins indulgent, s’associe presque aux accusations portées contre des Bordes, en faisant suivre de cette réflexion le récit des faits qui ont été rappelés plus haut : « C’était, si l’on veut, une illusion et une fascination qu’il causoit aux yeux des spectateurs ; mais tout cela ne se pouvoit faire sans magie. ».

Quoiqu’on ait pu dire, il paraît hors de doute que la mort de des Bordes fut un acte de vengeance politique ; on ajoutait si peu de foi, en effet, à sa prétendue sorcellerie, on craignait si peu de se mettre en contact avec lui, que Charles IV s’attribua bien vite une partie des dépouilles de sa victime, et que la duchesse Nicole elle-même n’eut pas peur de s’en procurer quelques-unes.

La fortune du favori disgracié était assez belle pour tenter la cupidité de ses ennemis ; aussi, elle fut bien vite saisie. En vain, Marie Olivier, la veuve de des Bordes, vint-elle réclamer, en son nom et au nom de ses cinq enfant, dont le plus jeune était encore presque au berceau, la part qui lui revenait, en vertu de son contrat de mariage, dans les biens acquis pendant la communauté ; le procureur-général s’opposa aux prétentions de cette infortunée, et on consenti seulement à lui laisser la moitié de quelques immeubles. Quant aux enfants, on déclara qu’ils devaient être privés de la fortune de leur père, et que c’était le fisc qui en héritait légalement, « non du chef desdits nfants, mais d’une cause odieuse ».

Cette cause était odieuse, en effet, suivant les expressions du magistrat que le duc et la duchesse (car sa commission fut délivrée par Charles et Nicole) chargèrent de procéder à la confiscation des biens de des Bordes ; mais le fisc, et d’autres encore sans doute, y trouvaient leur compte, car les frais de la procédure, bien que considérables, ne durent absorber qu’une partie de la fortune amassée par le valet de chambre de Henri II.


On ne sait ce que devinrent ses propriétés immobilières ; pour ses meubles, ils furent vendus aux enchères sur la place Saint-Epvre de Nancy, après toutefois que Charles IV se fût adjugé préalablement une portion de sa riche bibliothèque.

 

Les pièces que je publie sont, pour la plupart, relatives à cette vente, et si l’on peut juger du caractère d’un homme par la nature des objets dont il aimait à s’entourer, elles nous permettront d’apprécier, comme il doit l’être, le personnage auquel cette notice est consacrée.


D’après ce qu’on sait de des bordes, on est assez porté à se le représenter, soit comme une espèce de prestidigitateur de bonne compagnie, soit peut-être comme un brillant spadassin ; mais, en tout cas, on ne se le figure guère autrement que comme un individu doué seulement de remarquables qualités physiques, de beaucoup d’habileté dans le maniement des armes et d’une grande souplesse de corps.


C’est là une fausse appréciation : des Bordes semble, en effet, avoir possédé les avantages dont il vient d’être parlé, mais il y joignait d’autres qualités qui expliquent la faveur à laquelle il était parvenu.


J’ai dit, en commençant, qu’il avait rapporté d’Italie, avec le goût des armes, celui des lettres et des arts ; il suffit, pour reconnaître en lui ce triple pendant, de jeter les yeux sur le catalogue de ses livres et sur l’enventaire des tableaux et autres objets précieux qu’il s’était plu à rassembler. Au reste, ses habitudes et sa manière de vivre étaient celles d’un gentilhomme : il avait de nombreux domestiques et il donnait à ses enfants une éduction en rapport avec la position élevée qu’il occupait.

Ces particularités expliquent comment le valet de chambre de Henri II avait captivé les bonnes grâces de son maître, et comment ce dernier avait pu, jusqu’à un certain point, sans compromettre sa dignité, accorder sa confiance, prodiguer les honneurs au professeur d’escrime du baron d’Ancerville.


Ainsi envisagé, des Bordes acquiert presque l’importance d’un personnage historique ; c’est pourquoi j’ai cru devoir ajouter au recueil de documents qui le concernent, un fac-simile de son écriture. Il joua un rôle assez considérable ; son élévation et sa chute présentent assez d’intérêt, pour que j’aie tenu à ne rien négliger de ce qui peut le faire connaître. Le portrait qu’il a pris soin de nous laisser n’est pas propre à inspirer de lui une opinion très-juste ; j’ai voulu en tracer un autre qui nous le représente tel qu’il fut réellement.


Sa carrière, si brillante à la fois et si courte, est d’ailleurs de nature à faire naître des réflexions morales qui ne sont pas sans portée ; la faveur extraordinaire dont il jouit sous Henri II, le supplice barbare que lui infligea Charles IV, peignent le caractère de ces deux princes, qui, l’un par sa faiblesse, l’autre par ses passions et ses fautes, ternirent l’éclat de la couronne que le Grand duc Charles III avait si noblement, si royalement portée.

 

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La liste des livres et du mobilier est annexée au document original

 

 

 

Par solnade - Publié dans : histoire
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