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Extrait d'un recueil de lettres envoyées par Louis HACKSPILL, colonel en retraite,
à son fils Louis HACKSPILL, capitaine
Versailles, mardi 6 avril 1915
Mon cher fils,
Nous voici au 6 avril et c’est seulement ce matin que nous avons reçu ta lettre du 1er et les photographies qu’elle contenait. La poste, paraît-il, est partout en retard. On dit que c’est à cause des grands mouvements de troupes qui se font actuellement. On renforce partout les effectifs et un convoi de nouvelles batteries lourdes sur le front. Une batterie superbe de grands canons de 100 est partie de Satory, hier matin. Une seconde batterie toute prête attend un ordre pour la suivre. Les canons ont 7 mètres de long et à 15 km une certaine justesse puisque l’on peut loger le projectile dans un carré de 2 mètres de côté. Un nombreux détachement du génie est parti ce matin pour être réparti sur tout le front et faire la guerre de siège à laquelle nous sommes condamnés.
Je suis content de te voir un bon cheval bien harnaché, mais n’hésite pas à demander changer le tien s’il ne fait pas ton affaire. Tu peux toujours prétexter de ta grande taille qui exige un cheval grand et solide. Si tu m’envoies la photographie de ta monture, fais harnacher la bête avant de faire son portrait pour que je voie qu’elle a bon aspect sous les armes.
J’attendais tes molletières aujourd’hui mais je ne vois rien paraître. Je vais finir par me fâcher avec le bottier et l’envoyer promener. J’aurais dû aller de suite chez Ducousiel ; cela m’aurait coûté 20 francs de plus, mais j’aurais eu une superbe marchandise et on ne m’aurait pas fait attendre aussi longtemps. Je pense que la Belle Jardinière nous donnera plus de satisfaction.
Ne manque pas de m’accuser réception de ta capote, qui a dû partir de Paris le vendredi 2. Les photos que tu m’as envoyées sont intéressantes et suffisamment claires. Celle du cuisinier avec son bonnet est très belle. Si j’étais officier au 348e, je voudrais vivre à la popote de la 18e . Le changement de ton brigadier ne m’étonne nullement. Il y a en ce moment un grand chambardage dans le haut commandement. Millerand ne veut plus de Généraux du cadre de réserve. Il garde ceux qui ont fait la campagne depuis le début et qui ont montré des capacités physiques et techniques incontestables, mais il sabre tous les autres. Beaucoup de brigades vont être commandées par des Colonels et des régiments par des Lieutenants-colonels. C’est un rajeunissement presque complet. On cherche partout des officiers supérieurs qui ont fait leurs preuves et on n’hésite pas à leur donner un commandement supérieur à celui de leur grade pour les nommer dès qu’ils ont le temps voulu pour le faire.
Nous avons eu à Versailles, un beau temps dans les premiers jours du mois, mais il s’est gâté à Pâques, il y a eu trois jours très froids ; maintenant c’est la pluie avec température de 8 à 10°. J’aime mieux cela et ma gorge s’en trouve mieux. A la maison, rien de nouveau. Dans le jardin les bourgeons et les fleurs commencent à se manifester ; je crois qu’il y aura encore beaucoup de fruits cette année ; tâche de venir en manger !
On regarde toujours vers Stamboul ; cela a l’air de vouloir marcher, mais là encore le public ne se rend pas compte des difficultés et des résistances ; il s’impatiente. Il faudrait que tous ces bons bourgeois, tacticiens et stratèges en chambre, fussent contraints de passer une quinzaine dans les tranchées et y faire quelques sorties ; cela modèrerait un peu leurs critiques. Tu me dis que tu es revenu chez Madame Decroug, par conséquent chez Mr Verdavaine ; mais où sont tes hommes, tes chevaux, ton matériel ?
Compliments et bons souhaits de la famille. Ton père affectueusement.
L. Hackspill
PS : N’y-a-t-il pas à R. un bon photographe qui puisse faire ton portrait, quand
tu auras tous tes effets réglementaires ?